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Nuits et brouillards

L'Empire du Brouillard. Je fais partie des veinards qui y arrivent vivants

Sur le plateau où est bâtie l'usine, on crève de chaud l'été, de froid l'hiver et entre les deux c'est l'Empire du Brouillard. Je fais partie des veinards qui y arrivent vivants, matin après matin, après l'avoir bravé.

Nuits et brouillards (c) Hermes from mars

Par un mystère météorologique qui défie les scientifiques depuis l'aube de l'humanité, les contreforts du plateau de Langres produisent un brouillard de qualité cinématographique particulièrement prisé des réalisateurs de films d'horreur et idéal pour les scènes de départ sur les quais de gare. Epais comme un fonctionnaire du ministère de la guerre, collant comme une injonction de payer, gluant comme un inspecteur académique médiocre en mal d'avancement, ce brouillard m'accompagne aussi tous les jours au travail. Quand enfin je béquille devant mon entrepôt, je peux pousser un soupir de soulagement mérité : cette merde est une vraie saloperie.

Quand je pars de la maison, le temps est clair, la route sèche ; rien ne vient flotter dans le faisceau de mon phare "foule laide" (comme ils disent). Et puis je commence à grimper. La côte de Montchoupi, le petit bout plat, puis la côte toute droite de Passe-Perdrix (rebaptisée du nom d'un énième trouduc' en kaki). Je contourne la première butte de Hauteville puis plonge dans le talweg qui mène à la Combe Vincent. Là, mon phare accroche quelques fantômes. J'ai un doute ; je frotte ma visière. Oui, c'est bien du brouillard. Et je suis à peine sorti de la ville.

Je franchis le pont et recommence à grimper. Les derniers réverbères glissent dans les rétros. Dans le pré de gauche, le phare illumine de biais deux chevaux qui me regardent passer. Les premiers arbres et j'y suis : une longue langue de coton vient à ma rencontre. Un parapet de lumière d'un blanc bleuté s'installe à l'avant de la bécane. Je suis dans le brouillard de Langres. Il colle à ma visière. Son froid se plaque contre ma veste de pluie. Par réflexe, j'écarquille les yeux. En vain. Je chasse du doigt les gouttelettes sur le plastique pourtant enduit de cire à carrosserie ; la pluie perle, mais pas le brouillard. Le brouillard y adhère.

J'ai fait un crochet pour rejoindre la nationale le plus tard possible sur mon trajet. Une fois dessus, je mets gaz autant que je peux. Ici, c'est le paradis des colleurs au cul pressés, frustrés de ne jamais pouvoir doubler sur cette portion à deux voies : il y a trop de circulation en face. C'est facile pour celui qui me suit : je lui ouvre la route. Devant moi : le rideau mouvant blanc-bleu. Derrière : deux phares qui se rapprochent. Je garde les yeux rivés à la ligne de rive, ma ligne de vie. Je dois couper quand un paquet de voitures arrive face à moi : je n'y vois plus qu'à dix mètres, ébloui par le halo de leurs ampoules. Dès qu'ils sont passés, j'ouvre à nouveau en grand pour gagner quelques mètres. Il faut absolument que je conserve mon avance sur mon poursuivant.

Dans la grande montée toute droite, je peux lâcher la bride de Lapin-Lap1 : je grignote 30 ou 40 mètres. Mais au sommet de la côte, je dois ralentir : le virage est en dos d'âne et je prends en pleine gueule les phares des voitures d'en face. J'y vois encore moins qu'avant. Je perds de vue la ligne de rive un instant. Je passe le virage… il y a un poids lourd devant moi. Et zut ! Je le reconnais à ses feux de position aux coins de ses portes arrière. Riche idée d'avoir rendu ces veilleuses obligatoires. Je crois qu'il y a aussi une voiture qui le suit : il y a trop de feux rouges pour un seul véhicule. Il me reste 2 kilomètres.

Je me rapproche de la voiture et du poids lourd. Je vais laisser une trentaine de mètres entre eux et moi : assez pour avoir une marge de manœuvre, pas suffisamment pour donner des idées au type derrière moi. Je suis maintenant concentré sur les feux arrière et plus sur la ligne de rive, maintenant que… AH ! LE CON ! LE CON ! IL DEBOITE ! Ce connard derrière le camion a décidé de doubler ! Je vois ses feux qui se déportent sur la gauche. Whoputain le con ! 120 mètres minimum pour doubler, on y voit à 60 mètres, il a une chance sur deux de s'emplafonner la possible bagnole qui vient d'en face et qu'il ne peut pas voir.

J'ai coupé les gaz. Je me raidis. Si ça tape, je fais quoi ? Par où est-ce que je me dégage ? Il y aura des débris sur la route, peut-être de l'huile. Comment est l'accotement à cet endroit ? Instinctivement, je me déporte vers la droite.

Je compte. Un. Deux. Trois. Quatre. Cinq. Les feux de la bagnole disparaissent dans l'ombre du camion : il est passé. Un long coup de klaxon, grave. Un plus clair qui dure. Des phares découpent la silhouette du camion.

C'est ça : ce parfait crétin a doublé avec trois voitures venant d'en face à moins de 200 mètres de lui.

Le type derrière moi a ralenti : on a dû penser la même chose. Mon coeur bat fort dans ma poitrine. Quel connard. Mais quel connard ! Tout ça pour gagner 5 secondes dans sa vie de petite merde. J'ai envie d'ouvrir en grand, de le rattraper et de lui tataner sa caisse.

Oups ! Le camion a freiné à l'entrée du bled et pas moi, distrait. Je me rapproche dangereusement de son pare-choc. De toute façon, c'est là que je tourne. Je mets mon clignotant et vérifie avec soin mes rétros. Je m'arrête sur le parking et béquille, tremblant de rage. Putain, quel con !

Ptète que je vais venir en caisse, les jours de brouillard.

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Commentaires

XM

dimanche montée du col de l'oeillon avec de la neige au bord de la route, et une fois arrivé en haut de la neige sur la route et qui tombe sur le versant de la descente. le vrai motard ne renonce jamais (c'est à ça qu'on le reconnaît), donc 4 km de frein moteur sans pencher, sans freiner (sans mettre le pied par terre non plus, on a sa fierté quand même) entre 10 et 30 km/h. et du soleil une fois redescendu sous la limite pluie/neige. comme toi content d'avoir vécu ça pour pouvoir en parler (et p't'être recommencer dimanche prochain)

29-01-2019 07:34 
CLEW

Le plateau de Langres, quelle joie de le traverser en période hivernale... et encore tu as de la chance pas de neige !

Le brouillard ne glisse pas sur la visière car tu roules nettement moins vite que lorsqu'il pleut, la pluie commence à glisser aux environs des 70km/h, vitesse qui est peu appropriée au brouillard. C'est là que tu te rends vraiment compte que le brouillard c'est aussi de l'eau et parfois, lorsqu'il fait un peu frisquet, cette eau se transforme en glace sur la visière.

29-01-2019 10:25 
BIG83

... et dans le brouillard, tous les trouduc' sont gris

29-01-2019 10:28 
Manu5108

Un couple d'amis se sont tuer un jour de brouillard, le camion n'a pas vue le phare arriver et a couper la route de la moto.
20 et 22 piges c'est triste.
Comme une leçon, jamais en 2 roue les jours brumeux.

29-01-2019 12:19 
Bee Loo

Le brouillard sur la visière, ça ne me dérange pas. En revanche sur l'écran, c'est plus embêtant !

29-01-2019 12:25 
Manu5108

Plus léger "Nacht und Nebel" a moi le point Godwin

29-01-2019 12:27 
KPOK

Citation
Bee Loo
Le brouillard sur la visière, ça ne me dérange pas. En revanche sur l'écran, c'est plus embêtant !

Oui, je persiste à les utiliser comme synonymes.

29-01-2019 16:01 
l'haricot

"Mais quel connard ! Tout ça pour gagner 5 secondes dans sa vie de petite merde. "
(Marc Marquez, Sepang, 2015)...

30-01-2019 12:23 
fift

(Marc Marquez, Argentine, 2018)

30-01-2019 14:11 
 

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